Les descendants d'immigrés africains dans la société française
Ce que révèle la question « tu viens d'où ? » posée à des Français nés en France — une lecture sociologique d'un paradoxe français.
Un sujet longtemps invisible
Il y a une question que beaucoup de Français entendent toute leur vie : « Tu viens d'où ? » Lorsqu'ils répondent : de Nanterre, de Marseille, de Grenoble. Presque toujours vient la relance : « Non mais, à la base ? »
Cette petite scène, répétée des milliers de fois, dit quelque chose d'important sur la France d'aujourd'hui. Elle est le point de départ de cet article.
De qui parle-t-on ?
D'abord, une précision qui a son importance. On parle ici de personnes nées en France, françaises, dont les parents sont venus du Maroc, d'Algérie, du Mali, du Sénégal ou d'ailleurs sur le continent africain. Elles ont grandi ici, ont été à l'école ici, travaillent ici. On les appelle souvent « la deuxième génération ».
L'expression est étrange quand on y réfléchit : deuxième génération de quoi ? Elles n'ont jamais migré. On leur attribue un parcours qui n'est pas le leur, celui de leurs parents. Ce détail de vocabulaire n'est pas anodin. C'est déjà une manière de dire : vous n'êtes pas tout à fait d'ici.
Pendant des décennies, la sociologie française a étudié les immigrés sans vraiment s'intéresser à leurs enfants. Le présupposé était simple : l'immigration était pensée comme provisoire. Le travailleur africain venu occuper un poste dans l'automobile ou le bâtiment allait, croyait-on, repartir. Il n'est pas reparti, et ses enfants sont nés en France, y ont grandi et sont français.
La bonne nouvelle : l'intégration marche
Commençons par ce qu'on n'entend jamais dans les débats télévisés, alors que c'est ce que les chercheurs constatent depuis trente ans : sur presque tous les points mesurables, les enfants d'immigrés africains ressemblent aux autres Français.
Ils parlent français, et souvent uniquement français, font des enfants au même âge et en même nombre que la moyenne nationale, se marient de plus en plus souvent avec des personnes d'autres origines.
Et surtout, le point le plus contre-intuitif : leurs familles attendent davantage de l'école que la moyenne. À milieu social équivalent, les parents immigrés africains poussent leurs enfants à faire des études plus longues que les parents français non immigrés du même milieu. Ils y ont mis leurs espoirs ; c'est même souvent le sens qu'ils donnent à leur venue.
Cela s'est déjà produit : les Italiens, les Polonais, les Espagnols, les Portugais ont suivi le même chemin. L'historien Gérard Noiriel a montré à quel point la France a oublié qu'un tiers de sa population descend d'immigrés récents. La « machine » française à intégrer fonctionne. Avec une différence, et elle change tout.
Le problème : se sentir français ne suffit pas
Quand on interroge les enfants d'immigrés africains, deux réponses reviennent, et c'est l'écart entre les deux qui compte :
- À la question « vous sentez-vous français ? », l'immense majorité répond oui.
- À la question « pensez-vous que les autres vous voient comme français ? », beaucoup répondent non.
Voilà le nœud : l'intégration est faite du côté des personnes, mais elle n'est pas faite du côté du regard des autres.
C'est une expérience difficile à décrire à quelqu'un qui ne l'a jamais vécue. Ce n'est pas le rejet brutal, c'est un léger décalage permanent. Le sociologue Stéphane Beaud a une formule pour cela : une intégration paradoxale. Plus elle réussit, plus le décalage fait mal. On ne souffre pas d'être exclu d'un monde qui n'est pas le sien, on souffre d'être tenu à distance du sien.
Et ce n'est pas seulement une impression
On pourrait croire à de la susceptibilité, mais les chercheurs ont vérifié, et ils ont une méthode redoutablement simple : le test des CV.
On prépare deux candidatures rigoureusement identiques : même diplôme, même expérience, même adresse, même âge. Une seule chose diffère : le nom. Français d'un côté, africain de l'autre. On les envoie aux mêmes offres d'emploi, puis on compte les réponses.
Le résultat est constant, dans toutes les études, depuis des années : le nom à consonance africaine ou maghrébine reçoit nettement moins de convocations, pour exactement le même dossier. Et le détail qui compte le plus : cet écart ne disparaît pas avec les diplômes. Faire un Bac+5 plutôt qu'un Bac+2 ne protège pas ; l'argument du « ils n'ont qu'à se qualifier » tombe — ils se qualifient, et l'écart demeure.
Le même mécanisme de discrimination a été mesuré pour l'accès au logement. Il a aussi été documenté dans le contrôle au faciès : une enquête du Défenseur des droits a établi qu'un jeune homme perçu comme noir ou arabe a une probabilité nettement supérieure d'être contrôlé dans la rue.
Contrôlé une fois, c'est un incident. Contrôlé cent fois, c'est un apprentissage : on vous enseigne que votre citoyenneté n'est pas tout à fait celle des autres.
Sortir du piège : tout n'est pas toujours une question d'origine
Pour que l'analyse ne devienne pas militante et ne perde pas de sa force, soyons honnêtes. Une grande partie des difficultés observées vient du milieu social : les parents immigrés africains étaient majoritairement ouvriers ou employés, peu diplômés, logés dans des quartiers défavorisés. Or les enfants d'ouvriers français non immigrés rencontrent, eux aussi, des obstacles considérables.
Comparer un enfant d'immigré à « la moyenne des Français » sans tenir compte de cela, c'est mesurer une inégalité sociale en croyant mesurer un racisme.
Mais l'inverse est faux aussi : quand les chercheurs neutralisent tout — le milieu des parents, le diplôme, le quartier, l'âge, le sexe — il reste un écart. Cet écart, qu'aucun autre facteur n'explique, porte un nom : la discrimination. Le milieu social explique beaucoup. Il n'explique pas tout.
Sortir du débat à deux camps
Le débat public français propose deux histoires, et les deux sont fausses :
- L'intégration a échoué. Elle est démentie par les faits : des millions de trajectoires ascendantes existent, dans tous les métiers, à tous les niveaux.
- L'intégration a si bien réussi qu'il n'y a rien à dire. Elle est démentie par les tests de CV.
La réalité est plus intéressante que les deux : il n'existe pas un seul parcours, mais plusieurs, selon les ressources de la famille, le quartier, l'école, la chance.
Ce sont souvent les plus diplômés qui parlent le plus de discrimination, non parce qu'ils en subissent davantage, mais parce qu'ils l'identifient, et qu'ils la trouvent injuste au regard de tout ce qu'ils ont fait pour être à leur place.
Ce que cela demande à la France
La France a passé un contrat avec ceux qui arrivent : on ne vous demande pas vos origines, on vous demande d'adhérer à des principes communs ; en échange, vous êtes français comme les autres. Les enfants d'immigrés africains ont tenu leur part. Massivement.
La vraie question n'est donc plus « sont-ils intégrés ? ». Elle est plutôt celle-ci : la société française est-elle capable de reconnaître comme siens des citoyens qu'elle continue de regarder comme venus d'ailleurs ?
C'est aussi pour cela que le débat sur les « statistiques ethniques » revient si souvent : en France, on ne compte pas les origines, ce serait, dit-on, trahir l'égalité républicaine. L'argument se défend, mais il a un coût : ne pas mesurer une discrimination ne l'empêche pas d'exister, cela empêche seulement de la prouver.
Et cela nous ramène à la question du début : « Tu viens d'où ? » Le jour où cette question cessera d'appeler un « non mais, à la base ? », le contrat républicain sera vraiment honoré. Pas avant.
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